Îlots humains
Estelle Bonetto
Les îlots humains flottent au gré du temps et des vents en souvenir de leur nature librement nomade.
Parqués aux confins des mentalités aux espaces étriqués, ils naviguent dans l’errance et la résistance.
Peut-être l’espérance effleure-t-elle leurs heures qui s’écoulent comme on égrène un chapelet le long
des prières païennes?
Des cibles mouvantes, émouvantes qui fluctuent, évoluent, sur les bancs des parcs, des banquises à la
dérive des libertés flouées.
Perdant le Nord en quête d’un Sud qui s’est fait la malle dans la soute de nos bagages
Des boulets lourds qui dessinent les valises sous les yeux malheureux.
Mal-heureux, bien-heureux, mieux-heureux
Il n’y a pas de juste milieu
Juste des milieux, à mille lieues, errant, en attendant.
L’itinérance peut-elle arriver à destination?
Itin-érants, anti-érants.
Une nation prise dans les glaces vraiment trop froides des regards indifférents
Qui ne prennent pas le temps
Qui ont peur de le perdre
Qui ne savent pas où le trouver et qui courent après
Comme on chasse un lapin blanc taché des couleurs brunâtres du printemps.
Une mi-saison, une mi-vie, un entre-deux
Un banc, jamais blanc, qui pose le temps, d’une saison, d’une journée passée à voir défiler les dérives
des îlots humains flottants.
Une humanité en voie d’extinction
Noyée, naufragée, plantée, déracinée puis disséminée.
Des graines sans terre pour pousser, orphelines.
Comme des bouches édentées, des rêves broyés, des vies survécues
Les surfaces n’ont pas pris racine et les profondeurs sont enterrées dans les superficialités.
They’ve taken everything away from me.
Une parole lancée en l’air, par un bel après-midi, assombri par le poids des mots qui pèsent lourd
dans la pesanteur des vides. Aucune oreille pour accueillir le propos, aucun cœur pour le faire battre,
aucun regard pour le détourner. Seule la solitude des silences pourra entendre le désespoir du déni.
Peut-on tout prendre, arracher à la vie les deuils de la décence, les rides creusées par la résilience?
Quand il ne reste plus rien, y a-t-il encore quelque chose? A-t-on le droit d’espérer, d’abandonner, de
recommencer? Les deuxièmes chances n’existent qu’au royaume des rancœurs où le trouble
triomphe des meilleures intentions. Les chances se succèdent-elles sans les ressemblances? Une fois
tombé dans les griffes de la reprise, peut-on se relever et porter la fierté de sa dignité sur un front
affranchi des préjugés? Arrive-t-on à briser le cycle des dépendances enchaînées, à déchaîner les bris
pour mieux les consoler? À colmater les brèches qui creusent les blessures blasées? À se dégluer des
passés encore fraîchement accrochés aux mémoires abattues vives? Doit-on, peut-on, se déshabiller
de la coiffe qui cache à souhait les meurtrissures pour les couvrir des clichés maintes fois répétés? Du
vêtement qui, sans faire le moine, annonce les couleurs d’un passé encore trop présent et pressé de
rester gravé? Même à nu, les corps sont recouverts de cavités décalquées tels des modèles trop bien
moulés.
Pas assez de questions, encore moins de réponses, trop d’idéaux, moins de doutes, plus d’idées, pas
encore de solutions, d’innombrables désillusions, encore plus de questions.
