Mosaïque et moi
Lyne Gareau
1.
Je vis maintenant dans un cube. Depuis déjà quelque temps, il me semble. Le cube tournoie
lentement. Si lentement. Imperceptiblement. À force de rester immobile, j’ai développé une
grande aptitude à déceler le moindre mouvement. Donc je sais qu’il tourne, on ne peut plus me
berner. Je suis entièrement présente à ce qui m’entoure.
Mon cube est fait de murs, six pour être exacte. Ça change d’un utérus. Un utérus c’est si
douillet. Mais j’y serais à l’étroit, à mon âge. Alors, j’apprivoise mon cube.
Il est hygiénique, mon cube. Propre. Propre. Et il tourne avec moi dedans. Et je ferme les yeux
et je valse ou je tango ou je me berce.
Parfois un mur se transforme en plancher ou en plafond, ça crée un peu de variété.
Ici, les gens peuvent traverser les murs (ou les plafonds, ou les planchers). Mais pas
complètement. Parfois une jambe, un bras ou un crâne émerge dans mon cube en gargouillant,
je lève la tête. Ou je la baisse. C’est selon. C’est sans importance.
Il n’y a plus de directions. Je voyage avec les étoiles et le plafond se soulève. J’entrevois le ciel
noir. L’air frais coule entre les rides sur mon visage. J’ai toujours bien un visage?
L’air frais, sa rivière, ses ruisseaux, j’arque le dos, j’ouvre la bouche et j’avale. Tant qu’à y être,
je gobe aussi quelques étoiles. Elles ont un gout métallique. Je déglutis, elles descendent en
canot dans ma gorge. J’essaie de ne pas tousser, mais c’est si difficile. Je sens que si je tousse
elles chavireront et moi avec. Je m’applique donc à ne pas tousser, ça passe le temps.
Chaque rotation du cube correspond à une minute, ou une seconde, ou une journée. Ça n’a pas
d’importance, me direz-vous. Et moi de répondre : qu’est-ce que l’importance? L’importance
n’a pas d’importance.
On tourne. Voici venu le moment où le plancher se soulève. Je détecte les ondes qui voyagent
sous les carreaux. J’en ressens les vibrations au creux de mon estomac. La lumière m’aveugle.
Je ferme les yeux. C’est le temps de dormir.
2.
Qui es-tu? Moi. Tu me dis que je te connais et pourtant…
Pourtant?
Qu’est-ce que la mémoire? Qu’est-ce qu’un souvenir? Qu’est-ce qu’un moi?
Il n’y a plus de toi. De vous. D’eux et d’elles. Alors je m’accroche au moi. Du bout des ongles. Et
ça fait mal. Et je vais peut-être tomber. Et ça va m’arracher le bout des doigts.
Mais heureusement il y a le cube. Ah, le cube. Il me retient. Il me contient. Il me soutient. Il est
devenu ma propre planète. Mmmm… depuis quand est-ce que je suis DANS une planète, plutôt
que d’être SUR une planète? Et carrée de surcroit.
Je suis presque certaine qu’il n’est pas normal d’être ainsi encapsulée.
Et comment ça se fait? Comment est-ce qu’ils s’y sont pris pour m’insérer dans ce cube?
Et qui sont-ils… ces ils?
3.
Je rêve que j’ai abandonné un cahier quelque part. Le cube tourne et un bras blanc apparait
devant moi. Comme un soleil levant. Le soleil jadis rondouillet — comme un utérus. Le bras
rectangulaire, tout en angles droits.
Je réfléchis très fort à ce cahier laissé derrière. Où ça derrière ? Puis le bras-soleil s’éteint dans
l’océan-mur. Je suis seule.
4.
J’aimerais bien réunir ces coudes, ces jambes, ces stéthoscopes, ces masques, ces doigts, ces
cuillères, ces boucles d’oreille… pour fabriquer une nouvelle créature. Quelque chose qui
n’existe pas encore.
Alors, quand l’occasion se présente, je fais du vol à l’étalage. Je m’empare d’un nez, puis tiens…
de deux nez, d’une oreille, d’un sandwich — pourquoi pas. J’inspire profondément et, comme
une souffleuse de verre, je crée des bulles dans lesquelles je dissimule mes larcins. Elles
s’envolent. Vont se cacher dans les arêtes du cube.
Il y a douze arrêtes dans un cube, vous saviez cela ? Je les compte souvent et pourtant ça ne
change jamais.
Je réfléchis au mot « arrête » et je vois apparaitre une religieuse. Elle écrit sur un tableau noir.
Noir comme sa coiffe. Les fenêtres sont ouvertes et la poudre de craie éclabousse dans un
rayon de soleil. Le tableau est couvert d’hiéroglyphes parmi lesquels je retrouve mon cube.
Comme un ami. Je le rassure. Tu ne resteras pas toujours là que je lui dis. La sœur efface le
cube du tableau et il revient me contenir et me bercer.
Je contemple les arrêtes où se sont nichées les bulles. Ça change des lignes droites. J’imagine
des moules incrustées entre des rochers. Les anatifes qui les recouvrent petit à petit. C’est ça le
temps qui passe.
Quand j’aurai collectionné un nombre suffisant de bulles, je les appellerai en silence — je ne
connais plus que mon silence. Elles descendront docilement vers moi.
5.
Mon cube s’est endormi. Les murs se soulèvent et s’abaissent au rythme de sa respiration. Je
suis contente qu’il se repose enfin un peu. Ça doit être épuisant de me contenir ainsi, jour après
nuit.
J’en profite pour convoquer les bulles. Elles arrivent de partout et se posent sur le lit. Comme
des oies des neiges, puis comme des œufs. Une à une, elles se fendent et éclatent pour révéler
un de ces objet que j’avais chapardés. Mon drap beige s’illumine. Un œil bleu turquoise, un nez
qui coule verdâtre, des pattes de fourmis, l’antenne d’un petit appareil radio, un autre nez (plus
gros celui-là), une jolie robe rouge… Tous ces fragments forment une délicieuse mosaïque et je
prends le temps de bien me familiariser avec chacun d’entre eux. Je ne suis pas pressée. Ça
goute si bon, juste de les regarder. Je les écoute me raconter ce qu’ils ou elles veulent. C’est
joli, leur bavardage. Leurs mots inconnus forment un fil de musique qu’on n’a même pas besoin
de comprendre. Je les accepte comme ils sont et eux de même. Ils font leur affaire et moi la
mienne. On coexiste en paix.
6.
Je crois bien que je n’ai plus de bras ni de mains. Je ne sais pas. Ils se sont égarés sans que je
m’en aperçoive et je n’arrive plus à les retrouver. Ils sont peut-être sous la mer de mon drap, ce
drap que je ne peux plus soulever.
Évidemment puisque je n’ai pas de bras.
Qu’importe ! Cela ne m’empêche pas de fabriquer une magnifique créature à partir des
fragments éparpillés sur le lit.
On pivote et j’ouvre les yeux et je les ferme et je ris et je pleure et je pisse et je chante et tous
les morceaux vont et viennent, et puis, finalement elle est là vêtue de sa robe rouge avec des
cheveux-petits-pots-de-yogourt et des yeux-cuillères, des nez et des jambes-stéthoscopes et
des tentacules de pieuvre qui se meuvent tout doucement dans la brise et parmi lesquelles je
reconnais un de mes bras. C’est donc là qu’il s’était réfugié. Good for him! Il y a aussi un nombril
qui ressemble à un objet familier, quelque chose qu’on mange, mais quoi ? J’ai perdu le mot.
Il — le mot pas le nombril — s’est caché avec plusieurs de ses camarades sous le lit. Je les
entends fraterniser et émettre de petits gloussements. S’esclaffer, mais si gentiment que cela
ne me fait pas de peine. Au contraire, ça me rassure de savoir que je repose sur un matelas de
mots oubliés.
Ma créature flotte dans le cube, comme une marionnette en apesanteur. J’aimerais bien lui
donner un nom, mais je l’oublierais aussitôt. Alors à quoi bon ? Et puis. Elle et moi on se
comprend mieux que ça.
7.
Ma créature me rappelle quelqu’un, mais qui? Qui donc? Je ne m’en fais pas et j’attends. Je sais
qu’éventuellement tous les qui deviendront quelqu’un. Plusieurs jours s’écoulent ou peut-être
un siècle avant que je puisse l’identifier… et… oui… ah oui! Je l’avais déjà rencontrée — ma
créature-fragment! Elle se promenait alors sur un tableau cubiste dans un beau musée avec des
planchers de marbre.
Les musées continuent-ils d’exister sans moi?
Il me vient soudain une idée, une idée géniale. Pourquoi n’y ai-je pas pensé avant? Mais oui,
c’est bien ça : je suis maintenant moi-même exposée dans un musée. Je suis dans un trou — un
trou carré bien entendu — et lorsque je ferme les yeux, les visiteurs se penchent pour
m’examiner. Peut-être ont-ils à la main le catalogue de l’exposition. Peut-être ont-ils des
écouteurs aux oreilles. Ils suivent la visite guidée. Ils découvrent ce que je suis. Ou ce que j’ai
été. Que dit-on à mon sujet?
Je veux leur faire plaisir alors je me compose un beau visage dans mon semblant de dormir.
Puis j’ouvre rapidement les yeux en cherchant à les attraper alors qu’ils me regardent. Mais ils
sont plus rusés que moi. Dès que j’ouvre les paupières, ils se retirent derrière les murs. Ils
retiennent leur souffle, ne font aucun bruit. Mais je sais qu’ils sont là. Les coquins.
Ma créature cubiste est assise au pied du lit, les jambes nonchalamment croisées. Elle attend
patiemment que je tourne mon attention vers elle. Je lui souris et elle me répond par un sourire
vermeil et éminemment gentil. Ça me touche. À tel point que je commence à sangloter. Elle a
sur le visage une expression attentionnée alors ça me fait pleurer encore plus fort. Les larmes
coulent ensemble sur toutes nos joues et je les attrape avec ma langue au fur et à mesure.
Tiens. Ça goute le poulet.
8.
Ma créature-fragment, ma créature-mosaïque, ma créature-Picasso, ma créature-veut-jouer-
avec-moi. Je n’ai pas trop envie de bouger — j’ai mal ce soir — mais je suis contente d’avoir
enfin un peu de compagnie alors je me laisse entrainer.
Mais voilà qu’elle m’abandonne et que je me retrouve sens dessus dessous. La tête en bas
comme une toupie. Je tout-tout-tourbillonne. Le cycle régulier et le cycle sans repassage.
Un gros chat marron me lèche avec impatience. Sa langue rugueuse et froide. J’ai hâte qu’on en
finisse.
9.
C’est étrange, j’ai complètement oublié le voyage jusqu’ici.
10.
Ma Mosaïque est de retour. Dès que j’ai ouvert les paupières, je l’ai aperçue étendue à plat
ventre sur le mur devant moi. Accoudée sur le sol-mur, le menton appuyé dans la paume de la
main droite, elle lit attentivement un vieux cahier. Je tousse pour attirer son attention, mais je
dois m’y prendre à quelques reprises, car elle est complètement absorbée par sa lecture.
En fin de compte, elle relève le regard et brandit joyeusement son cahier vers moi. Puis elle le
tient à bout de bras, afin que je puisse déchiffrer ce qui se trouve sur la page couverture.
Je plisse les yeux. J’ai déjà su lire, mais je n’y arrive plus et je lève les épaules en signe
d’impuissance. Et pourtant, ce cahier me parait si familier que je devrais pouvoir le lire sans
même savoir lire, j’en suis certaine.
Mais attendez un peu! Si j’ai pu construire Fragment ou Mosaïque sans utiliser Bras ou Mains,
alors je devrais être capable de déchiffrer le titre de ce cahier sans même connaitre l’alphabet.
Je fixe la page couverture et ça me revient graduellement. Une écriture qui m’est étrangement
familière a tracé ces quelques mots :
En cas de troubles de la mémoire, veuillez me lire le contenu de ce cahier. Elsbeth
Elsbeth… Elsbeth. Elsbeth? Ça me dit quelque chose.
11.
Cher cahier,
Doux-amer. Douce amertume. C’est joli cette expression, c’est intense, évocateur. Et pourtant, je
continue de préférer le mot anglais, « Bittersweet », qui exprime mieux encore la contradiction
des sentiments éprouvés lorsque s’achève un bel épisode de la vie.
C’est fini. On dit au revoir, un au revoir rempli de joie, car c’était trop beau; et chargé de
tristesse, car quelle que soit la situation qui se termine, c’est ça justement… elle se termine.
Un coucher de soleil, un amoureux, un ex, un enfant dans sa propre voiture, une promenade
devenue extraordinaire parce que le jour a pris cette teinte particulière, juste avant la tombée
de la nuit. Le tiraillement entre « bitter » et « sweet » est atténué parce qu’on sait, on PENSE
que pour toujours ce souvenir vivra en nous, une perle du chapelet qu’on pourra égrener le soir,
les yeux fermés.
Je n’avais jamais envisagé la possibilité que je pourrais être un jour dépossédée. Car on ne parle
plus ici d’un seul épisode qui s’achève. Non, la finalité est généralisée. TOUT se termine. Tout à
la fois.
Je viens d’apprendre que ma mémoire est sur le point de s’estomper. Je serai bientôt dépouillée
de toute souvenance.
Je refuse ! Je me rebelle! Mes souvenirs, je les écrirai dans ce cahier. Et sur la page couverture,
mes directives : que celui ou celle qui le trouve me les lise. Ainsi, je ne les perdrai pas tout à fait.
12.
« On tourne la page, Madame? »
Mais de quoi elle parle celle-là? Et comment est-elle entrée ici?
13.
Mon premier souvenir.
J’étais toute petite et on m’avait envoyée jouer dehors. Les hémérocalles étaient les seules fleurs
qui poussaient dans ce petit coin de cour urbaine et je les trouvais très laides. Je me balançais
sans enthousiasme. Il faisait chaud — une chaleur sourde et molle. Les arbustes ternes, couverts
de poussière.
Quelque chose a attiré mon attention, un éclair bleu-vert venait de se poser sur le buisson. Je
suis descendue de la balançoire et je me suis approchée. Un bel insecte émeraude, ou peut-être
turquoise, était étendu sur une feuille. Et c’était de toute évidence un insecte de sexe féminin,
car il — ou plutôt elle — était revêtue d’une longue robe de paillettes qui épousait ses formes,
de manière très sexy. Elle portait également du rouge aux lèvres, de belles grosses lèvres
charnues.
J’allais lui dire quelque chose, quand elle a ouvert la bouche et s’est mise à chanter. Un air
langoureux de jazz, en anglais. Je n’y comprenais rien, mais je ne pouvais être qu’éblouie par la
beauté de cette chanson, par ce sourire qui ne faisait que s’étirer et s’étirer. Le jour d’été est
devenu ce sourire.
Puis, elle s’est inclinée bien bas et s’est envolée. Jusqu’à en devenir le bleu du ciel.
14.
« Je suis sortie du cube, je crois. Il y a quelques minutes, j’étais dans une histoire. »
« VOTRE histoire, Madame. C’est un drôle de premier souvenir, mais je trouve ça magnifique.
On continue? »
15.
Je regarde ma créature assise sur une chaise de fer devant moi. Elle a changé. Elle n’est plus
cubiste : elle a les cheveux frisés et seulement un nez.
Non, vous ne me ferez pas avaler cela : ce n’est pas Mosaïque! Je n’aurais jamais fabriqué un tel
personnage. Elle ne vient pas de moi, mais de l’extérieur.
Mais.
Je suis impressionnée. Elle s’est aventurée jusqu’ici. Avec courage. Sans ancre, sans corde pour
se hisser ailleurs dès que ça se corse. Elle est un peu fade bon, mais j’aime son calme.
Elle me montre le cahier, comme l’avait fait Mosaïque il y a quelque temps. Peut-être.
Elle se met le nez dedans et les mots sortent de partout.
Mes mots?
Mes mots.
