l’insoupçonnée puissance des gueux
Michèle Smolkin
du monde ses traces effacées
aveugle tu parcours la terre à tâtons
dans la jungle des passeurs
univers de boue
il faut combattre
combattre
combattre la lie
la lie et les bas-fonds
et toujours plus profond
creuser le sillon de vos peurs ultimes
tu fuis
le feu et les fortes effluves
tu fuis
pestilentielle
est la mort
les massacres
des hommes
la folie
aveuglée
trahie
bâillonnée
revenue de tout
à peine repartie
encore et encore
tu parcours
le monde
à tâtons
sans te retourner
tu vas
le ventre vide
et pourtant plein
de terreur
donne-lui
donne-lui
donne-lui ta liberté
il en fera une écharpe de vent
un foulard rapiécé
de mille vies écorchées
vives
il en fera une écharpe de vent
un ruban
enserrant
tes poings et pieds
au cou des pierres
massives
il en fera
un collier de morsures
un couteau à souillures
aux franges effilées
vide
donne-lui
donne-lui
donne-lui tes rêves de paix
il en fera des cauchemars de sang
donne-lui
donne-lui
tes rêves salis
tes rêves crottés
tes rêves détruits
sur l’autel de leur cupidité
envie
donne-lui tes rêves de paix
il en fera des cauchemars de sang
dans les bras de la pluie
tu vas
sans te retourner
sur les pas de la nuit
tu vas
aveugle et bâillonnée
tu trébuches
tu tombes
et tu te noies
la mer noire
se referme sur toi
coule
les doigts des passeurs
te fouillent
et te dépouillent
tu ne sais
si tu vis
ou meurs
tu ne sais qui te sauvera
tu tombes et tu te noies
mais tu sauves tes rêves
2tu les berces et les chantes
tu les danses
les consoles
lance
volent
tes rêves
volent et s’envolent
puis s’effacent
à grand fracas
sombre
sur les traces de la nuit
tu fuis la mort
à chaque pas
elle est là
au bout du bout
du chemin vers le néant
et t’attend
un jour une nuit
une éternité
on ne peut plus
ni avancer
ni reculer
la fin est ici
et là
transpercée
submergée
engloutie
tu vas
nous les nantis les prospères les nababs
nous qui vivons sans danger
dans nos palais
de verre
avec nos yeux inutiles
regardons
regardons dans nos lucarnes
fourmiller la piétaille
les gueux les malheureux
la racaille
regardons
regardons sans sourciller
leur course condamnée
regardons
mais regardons-les
avec nos bouches frivoles
compatissons
larmoyons
mais surtout ne bougeons pas
barrons nos portes bien serrées
verrouillons nos cœurs
surtout qu’ils n’entrent pas
avec nos mains stériles
nos cœurs barricadés
nos portes fermées
nos lucarnes allumées
ne pensons plus aux gueux
danse ta mort
l’agonie d’une étoile
résonne dans la nuit
la voie lactée frémit
furie du feu sacré
ne pas abandonner
la symphonie des cétacés
noyés dans nos océans plastiques
s’éteint
dans un silence assourdissant
ne pas regarder
le sable écarlate cacher sa honte
ne pas voir
le béton
vainqueur temporaire
dresser ses fers
vers des cieux
trop engorgés
furie du feu sacré
les chercheurs d’or noir
ensommeillés
se pressent aux portes de l’enfer
forêts safran
réincarnées
en buisson ardent
enflammées
attisées
consumées
par le désir
sève arrachée des profondeurs
jaillissant en mille étincelles
flammèches du désastre annoncé
furie du feu sacré
rapace
avide
ravivé par nos soins incessants
poussant notre troupeau hagard
vers sa fatale falaise
nous sommes les mouches à feu
plongeant dans le lac obscur
du suicide collectif
nous sommes les lucioles
butant sur le verre
de nos mirages
réveille-toi monde
réveille-toi
la mort t’attend
ouvre les yeux et chante
redresse-toi et danse
danse
chante
la mort patientera bien un autre jour
le vent du désert
le vent du désert porte ses secrets
déchire la nuit et lance ses flèches
trajectoires contradictoires
sur les murs de pisé
le sable coloré se colle
en corolles méthodiques
chemins contrariés
vers une rude liberté
le vent du désert porte ses secrets
les femmes les connaissent
mais obstinément se taisent
et peignent l’intimité de leurs palais
d’une main vagabonde
elles découpent l’étrangeté du monde
rompent l’enchaînement
suspendent le mouvement
le vent du désert porte ses secrets
souffle le jour dans la poussière
danse la nuit en une sourde prière
déchire des lignes impeccables
étale les nuances du diable
en une formidable muraille
flèches arrêtées par le blanc
flèches arrêtées par le noir
le vent du désert entame les semailles
mise en déroute d’un tumulte d’émail
résistance en couleurs
comme seul exutoire
tintamarre de réalité
contre silence imaginaire
horizon d’espoir découpé en zigzags
le vent du désert lance ses flèches
par les femmes apprivoisé
mais qui dira comment le vent s’est libéré?
dans le silence de la nuit
dans l’obscurité illuminée
du souffle des comètes
je t’attends
depuis des éternités
je t’attends
au bout des continents
par-delà les déserts
où j’ai sans fin erré
passées les jungles
où je me suis perdue
jour après jour après jour
siècle après siècle après siècle
depuis trop longtemps
je t’attends
à l’extrémité des terres sillonnées
de plaines en montagnes
de forêt en broussaille
d’écorce en brindille
de feuille en aiguille
obstinément
je t’attends
sur l’autre rive de chaque océan traversé
goutte à goutte
grain à grain
vague à vague
algue à algue
sel à sel
seule
je t’attends
inexorablement
je sais que tu viendras
mille ampoules sur le front
mille dents de loup autour du cou
mille offrandes au bout des doigts
tu viendras
car il faudra bien que tu viennes
habiter mon silence
avant qu’il ne se referme
peupler ma nuit
avant qu’elle ne s’éteigne
il faudra que tu viennes
chevalier de l’impossible
pourfendeur de l’invisible
il faudra que tu viennes
danser avec ma folie
chanter dans mes envies
je suis prête
je t’attends
combien de jours
de semaines
de mois
d’années
de siècles
combien de villes
de pays
d’océans
de continents
combien de vies
d’univers
de galaxies
il faudra traverser
il faudra arpenter
il faudra surmonter
pour se retrouver
ne crains rien
je t’attends
