Chronique de ma vie dans l’Arctique, ou de la capture d’une histoire éphémère
Céline Dewez
Aujourd’hui, j’écris le cœur chargé d’une émotion particulière. Peut-être moins de poésie dans mon
texte malgré l’envie de lui en insuffler, la faute aux quelques dernières semaines, bien chargées.
Au-delà du constat étonné et déploré que ma dernière chronique s’est vue abandonnée il y a
maintenant plus d’une demi-année, cette journée fatiguée se démarque de bien des façons.
De la simplicité d’un lundi comme un autre, à la joie de revoir les collègues vacanciers enfin de retour;
de l’effervescence d’un bureau encore tout à son émoi du changement d’adresse minime, mais non
moins perturbant, qu’une nouvelle disposition occasionne à la rencontre d’un nouveau colocataire;
de la naissance d’un projet à la fin d’une semaine, aujourd’hui est marqué par les saveurs douces et
parfois inattendues du quotidien indolent de la vie.
Aujourd’hui marque également la fin du premier mois d’une nouvelle année longuement et largement
attendue.
Aujourd’hui est un commencement.
Ou plutôt, ça l’a été. Ça l’était. Il y a un an.
Il y a un an, en ce dernier jour du premier mois, j’atterrissais à Yellowknife.
Pour la première fois, soyons précise.
Épuisée d’un trajet de trente heures, perdue dans le noir matinal et hivernal, ébahie et transie par un
froid glacial, et viscéralement consciente de l’incongruité de ma situation géographique, je posais le
pied sur le tarmac gelé d’un aéroport bien loin de tout ce que j’avais jusque-là connu… et
anticipé!
Ça y est, m’étais-je dit dans une tentative peu concluante de m’en convaincre, j’y suis… Et
maintenant?, m’étais-je encore dit.
Maintenant, j’y suis toujours, et j’en suis toujours aussi surprise.
Pas pour les mêmes raisons, ceci dit.
À en croire les personnes sages et bonnes (puisque comme le vin… vous connaissez la suite), le temps
passerait de plus en plus vite. Je serais mal aisée de contredire ces exemples de maturation
admirable, tant cette année nouvelle m’aura prise au dépourvu.
Et pourtant, je dois aussi vous avouer que sa prédécesseure maintenant terminée a largement traîné
les pieds.
Année revêche, dure et batailleuse. Année de joies et de rires. Année de pleurs et de fatigue. Année
qui mord, année qui blesse, année qui épuise.
Année de beauté et de souvenirs.
Une yourte sur la glace, un café glacé à la chaleur inoubliable, un crissement à chaque pas, un nuage à
chaque respiration.
Un ciel infini et un silence d’un blanc qui n’en finit pas.
Des couleurs qui dansent, éternelles dans leurs multiples beautés changeantes et indomptables.
Inatteignables. Inoubliables.
L’odeur du froid et le son de ces impossibles températures. La magie d’un retour en motoneige sous
le ciel qui, non content des atours que lui confèrent ses étoiles, se pare de ses rubans scintillants.
Année de rires, de sourires, de marches, de sauts, de rochers… Année à l’été de poissons qui
paressent autour d’un bateau déniché au détour d’une conversation entre étrangers inconnus.
Année d’eau, omniprésente mais si changeante. Tantôt dure et bleue, tantôt grise et dangereuse,
bientôt liquide et au final, plutôt pas mal pour quelques brasses au bout d’une route qui ne mène
qu’à sa propre fin lacustre.
Des cris de défi par dessus la baie, parce qu’on peut. Parce qu’on est là. Et parce que de l’autre côté,
on sait qu’une réponse viendra.
De ces nuits au soleil à courir après le sommeil. De ces mots qui blessent et pleurent. Et des gestes qui
les soignent.
Année de gens. De gens qui peuplent ces moments. Qui les peuplent, les fabriquent, les façonnent,
ou, le meilleur, qui les vivent. Simplement, entièrement, boudeusement, difficilement, mais toujours
vaillamment.
De tout cela, je garde la préciosité précautionneusement.
Année de doutes, de toxicité et d’épuisement. Mentalement, émotionnellement. Personnellement.
Année qui ravage et qui blesse.
Année de fatigue et de stress.
Année malsaine.
Année de peine et de peines.
Année qui a du mal à respirer, à reculer, à se souvenir de sa propre valeur.Année coincée.
Année qui abat, rebat, débat.
Année qui détruit.
Année ?
Non.
J’accepte de donner des mois. Mais plus ma santé. Plus ma valeur. Plus mon bonheur. Et je ne
donnerai pas non plus mon année.
Mon année à moi n’est pas finie.
De ces personnes qui voulaient m’arracher une année nait une aigreur mesquine et immature qui
s’offusque de mes mois de liberté reprise, s’accroche à mes mois, les fait durer, les fait flétrir. Les
traîne dans la boue et les injurie.
Et par là-même me libère de tous les doutes que les mois précédents ont fait naître. Un claquement
figuré de porte soudainement fermée me rend liberté, force, sourire et valeur. Une valeur que je
connais, que j’ai construite, que j’affûte, que je remodèle et redécouvre tous les jours. Une valeur qui
est mienne et dont je suis fière.
Une année qui détruit, une année qui blesse. Une année qui pleure.
Oui.
Mais aussi une année qui construit. Une année qui change, qui s’ouvre et se dévoile. Une année de
nouveaux beaux mois qui couvaient en son sein, de sourires en devenir, et de bonheur timide pas
encore prêt à sortir.
Des pages et des mots. Des amis nouveaux. Des glaces et du café, qui apaisent une personne fatiguée.
Un nouveau départ, une nouvelle vie, en cette fin d’année indécise.
Yellowknife, tu es dure à apprivoiser.
Quand je t’ai découverte, je ne t’ai pas aimée. Et je ne vais pas m’en cacher : cela a duré.
Mais parmi des centaines de dates possibles, aujourd’hui, force m’est de constater que je t’aurai
accordé au moins une année !
